


L'affiche de Fido (2006) est déceptive ; car l'ambiance de ce film rappelle plus un Pleasanton ou un Far from Heaven qu'un Evil Dead. Les maisons alignées au bas de l'image indiquent de façon très abstraite l'univers dans lequel on va être plongé : la jolie parfaite petite banlieue américaine des années 50. Comme dans nombre de films qui exploitent les possibilités d'une temporalité historique alternative (Brazil, (Return to) The Planet of the Apes, Delicatessen...), il existe quelques petits ajustements de l'histoire dans Fido ; la prise en compte de la réalité zombie a entraîné une foule d'habitudes, de réactions, de rites et de contrats qui n'auraient aucune pertinence dans la vie réelle ; mais tout le reste est semblable à ce que furent les trente glorieuses. Le républicanisme imbécile du père, le suivisme des épouses, les politesses de voisinage... On se trouve en pleine satire.
Les années 50, qui peuvent être considérées comme agnostiques en matière de zombies, correspondent aussi au début de la longue période d'effroi qui culminera avec The Night of the Living Dead (Georges A. Romero, 1968). En tout cas, donc, il est inattendu de se faire décrire une telle période comme vivant en parfaite harmonie avec sa population zombie. Les services se multiplient autour du secteur zombie, un capitalisme optimiste et peu sourcilleux dessine déjà une société meilleure, sans dangers et sans craintes.
Zomcon, l'entreprise chargée de la gestion des zombies au sein de la communauté, est une caricature du capitalisme des temps modernes, fondé sur une bonne communication et une méthode radicale ; Zomcon a d'ores et déjà transformé cette bulle historique en une société schizophrène, offrant des zombies préalablement lobotomisés à tout un chacun ; à la fois critique de la société de consommation et dénonciation de l'apartheid social de l'époque, la présence des zombies d'abord intrigue à chaque plan, parce qu'ils sont gris (ou "en noir et blanc") sur un décor plein de couleurs. Puis on s'y habitue, puisque tout le monde dans cette charmante banlieue, mettons, californienne, semble déjà passé à autre chose.
Mais ce choix de décor est trop connu, trop vu (en tout cas en 2006) pour qu'on y croie ; ainsi le film n'a aucune intention réaliste, il s'agit entièrement d'une fable, ou d'un conte. On le sait assez vite, ce qui achève de décomplexer le film de son esthétique ; car qu'y a-t-il de plus cool que d'inclure des zombies dans un conte de fées ? De la même façon que dans Far from Heaven (2002), on voit se déliter les beaux contours de la vie de banlieue et, comme les personnages, on assiste impuissant à l'irréversible : cette jolie petite société va tourner au massacre. Un élément est assez particulier dans Fido : comme toujours dans un film de zombie, on tue des zombies et on fuit l'assaut des zombies ; mais la méticulosité du décor et la performance des acteurs, pétris de correction et de politesse (Carrie-Ann Moss en premier chef), entraînent dans une lutte quelque peu distinguée ; on tue, mais on n'en oublie pas ses manières. Au final, c'est d'ailleurs la distinction qui l'emporte, c'est-à-dire une certaine manière de faire attention à l'autre. Le mari imbu de lui-même, incapable de remarquer que sa femme est enceinte ou que son fils est intelligent, finit par devoir disparaître. Le diabolique responsable de Zomcon obtient une peine plus rude encore : il devient zombie lui-même. Par contre si on est sympa et généreux, comme l'est le petit Timmy à l'égard de son zombie Fido, rien de vraiment mal ne peut arriver. Pas très réaliste donc, mais moral.
Rien de très moral, en revanche, dans cette ode au réalisme qu'est Night of the Living Dead. On est en pleine Amérique de tous les jours : un cimetière, une ferme, une radio, une télévision, rien de plus. On suit le drame presque en temps réel (le temps d'une nuit), depuis ses premières manifestations jusqu'à sa résolution. On a presque l'impression de lire du Truman Capote.
Or le vocabulaire du film nous renseigne sur le degré de connaissance qu'on pouvait se faire du zombie ordinaire dans l'Amérique de l'époque : "These things", disent les personnages ; la radio et la télévision fournissent des descriptions plus fournies ("people have been partially devoured"), mais on sent bien une gêne, une impossibilité à appeler les choses par leur nom. Plus tard, on apprend le motif (des radiations nucléaires relâchées dans l'atmosphère et qui réveillent les morts, tout comme dans Fido), mais on n'en vient toujours pas à parler d'êtres, d'hommes ou même de morts. Quelque chose résiste à la compréhension, comme l'incarne le personnage de Barbara (Judith O'Dea), qui a vu son frère mourir sous l'attaque d'un zombie à la première scène et qui passe tout le reste du film dans une léthargie inquiétante, comme si elle cherchait à choisir son camp. Car la grande leçon de Night of the Living Dead, c'est qu'il faut à tout prix rester vivant : agir, s'organiser, tenter quelque chose. Rester vivant, par opposition à ces choses sans vie, prend un sens fort : il s'agit d'une vitalité du corps et de l'âme, une force de vie visible et efficace. Tout le contraire des réactions stéréotypées et stupides de l'Américain moyen, Harry Cooper, qui n'est plus rien sans son fusil et qui préfère rester dans son cellier (cellier = trou à rats = mort certaine) plutôt qu'aider les autres.
Malheureusement, personne n'en réchappe ; pas très moral donc. Heureusement, le dernier à mourir n'est pas atteint par les morts-vivants mais par les vivants, l'équipe de secours, venu apporter la bonne nouvelle (les zombies meurent d'une balle dans la tête). Or cette "victime collatérale" était Afro-Américain, et on était en 68. Un peu moral quand même.
L’arabesque est une figure dont le cinéma n’a qu’assez peu exploré les capacités de transcription mécanique. Figure peinte, elle apporte, mise en mouvement, une confirmation d’elle-même ; un redoublement certes, mais dont il est justement audacieux d’évaluer l’écart. Ainsi dans un plan extrêmement lointain et aérien de Lawrence of Arabia, Lawrence sorti de la Fournaise qu’il avait bravée en martyr jusqu’à l’heure la plus insoutenable de la journée se fait accueillir par son guetteur en un enroulement de la trajectoire de son chameau à l’encontre de son maître, dans une manière presque ralentie d’entourer l’autre en l’élargissant. Certainement une bonne façon de souligner l’arabesque. D’autant plus grandiloquente que son modèle l’est, la technique utilisée s’affiche avec ironie, avec une légère désinvolture, parce que si sûre d’elle-même, si farouchement arnachée à sa musique impeccable, si sûre de l’effet qu’offre la lumière du sable, si consciente d’elle-même en tant que tableau. Une fois tous ces scupules affranchis, il n’est plus besoin de craindre l’interprétation : elle n’est plus la même. Dès lors, d’ailleurs, lorsqu’on compare tout de même la somme énigmatique et antidatée des Sept piliers de la sagesse avec le trajet par flèche sur un parchemin du film, on maintient tout de même sa légitimité au film, qui par ses propres moyens a lui aussi réussi à mettre en mouvement une forme immobile pour créer des arabesques. La coïncidence dans ce nom de la figure de style et des lieux narratifs n’est peut-être pas à prendre au pied de la lettre. L’emprise de mouvement est après tout une image de l’homme qu’ont pu agiter toutes formes de dynamiques. Le fait même des légendes, des Sagen, étant un phénomène de cycles, d’années, de rumeurs constituées, l’effet de bouger s’en trouve justifié. L’effet de bouger des ombres sur le mur du palais d’Ivan le Terrible d’Eisenstein est ainsi entièrement signifiant : il y a la même fuite des années dans le mouvement décrit par l’image que dans les années elles-mêmes. Un effet, comme d’autres plus aisés finalement, de raccourci du temps. La technique a ses secrets.